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Dimanche 19 novembre 2017
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LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE  -

LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE


Mirage ou réalité ?



Par metamag
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Le vendredi 24 octobre, les 28 pays de l’Union européenne (UE) sont parvenus à un accord sur trois objectifs qui devront guider leur politique de lutte contre le réchauffement climatique pour les années à venir : les émissions de gaz à effet de serre devront diminuer d'« au moins » 40 % d'ici à 2030 par rapport à 1990  ; la part des énergies renouvelables devra être portée à 27 % du mix énergétique et 27 % d'économies d'énergie devront être réalisées. 

Ce nouveau « cadre d'action en matière de climat et d'énergie à l'horizon 2030 », devra encore être approuvé par le Parlement européen et il remplacera un premier plan dit des « 3 fois 20 » (20 % de baisse des émissions, 20 % d'énergies renouvelables, 20 % d'économies d'énergie) adopté en 2009 et toujours en vigueur jusqu'en 2020. 

En France, le projet de loi relatif à la transition énergétique pour la croissance verte va permettre à la France de contribuer plus efficacement à la lutte contre le dérèglement climatique et de renforcer son indépendance énergétique en équilibrant mieux ses différentes sources d’approvisionnement. Il vient d'être adopté par l'Assemblée nationale et donc maintenant renvoyé au Sénat pour être discuté et de nouveau éventuellement amendé (la navette parlementaire). 

Ségolène Royal est heureuse. Nous entrons dans la ''croissance verte", expression en elle-même bien contradictoire. Sur le site du Ministère du Développement durable, on trouvera même une vidéo parlant de territoire à "énergie positive''. 

Dans un souci de clarté et d'objectivité, Métamag a décidé de vous proposer ici les moyens de vous faire une opinion. C'est le propre de notre rubrique ''Confrontation" pourtant peu commentée comme si les lecteurs sur Internet ne cherchaient qu'à conforter leurs idées ou leurs préjugés. Avant la discussion à la Chambre Haute prévue pour février 2015, nous vous renvoyons au texte voté par les députés en première lecture avec les amendements proposés au texte du gouvernement. Ils sont tous imprégnés de la doxa écologique que nous avons si souvent critiquée ici mais aussi d'un libéralisme sournois qui fait bien de l'énergie une marchandise comme une autre. ML.


LOI SUR LA TRANSITION : RÉVOLUTION ÉNERGÉTIQUE OU GREENWASHING GOUVERNEMENTAL ?


Sophie Chapelle*

Préparer l’après pétrole et instaurer un nouveau modèle énergétique français. C’est en ces termes qu’a été introduit le projet de loi sur la transition énergétique, présenté le 18 juin en Conseil des ministres par Ségolène Royal. Isolation massive des bâtiments, lutte contre les gaspillages, nouvelles infrastructures de transport, réorientation du secteur de l’énergie... Autant de facettes d’une loi qui pourrait révolutionner la société. Sauf qu’en pleine austérité, en l’absence de normes contraignantes et à cause d’une bonne dose d’ambiguïté, notamment sur le nucléaire, le projet se révèle minimaliste. En coulisses, une administration en manque d’effectifs et des lobbies énergétiques à la manœuvre.

Imaginez un pays où les citoyens participent à 20 % du capital des projets éoliens ou solaires. Où les entreprises, dont l’État est un actionnaire de poids, comme EDF ou GDF, sont contraintes d’abandonner tout projet d’exploitation de charbon, de sables bitumineux, de gaz et huiles de schiste. Où le gouvernement vise les 100 % d’énergies renouvelables d’ici à 2050. Où 20 réacteurs nucléaires – la moitié du parc atomique – sont définitivement arrêtés d’ici 2020, économisant ainsi 40 milliards d’euros, le coût de leur prolongement jusqu’à 40 ans d’activité. Où tous les grands projets autoroutiers et aéroportuaires sont mis au placard tandis que sont soutenus les transports collectifs moins polluants. Où la réparation et le recyclage sont facilités afin de lutter contre l’obsolescence programmée. Où la performance énergétique est intégrée dans les critères de salubrité des logements en vue de retirer du marché les quatre millions de logements « passoires thermiques », coûteuses en chauffage et en pneumonies à répétition pour leurs habitants.

Ces propositions sont celles du « vrai projet de loi » sur la transition énergétique, initié en février dernier par neuf associations (Agir pour l’environnement, CLER, CNIID, Ecologie sans frontière, Énergie partagée, France Nature Environnement, LPO, REFEDD, Réseau Action Climat France) désireuses d’en finir avec les atermoiements du gouvernement. Et convaincues que la rénovation de l’ensemble des bâtiments pourrait créer des centaines de milliers d’emplois non délocalisables. Le projet de loi gouvernemental, dont les grandes lignes ont été présentées par la ministre de l’Écologie Ségolène Royal le 18 juin en conseil des Ministres, est-il à la hauteur de ces enjeux ? Deux nouveaux rapports viennent rappeler l’urgence d’une véritable transition énergétique. D’un côté, le coût de la filière nucléaire française ne cesse d’augmenter. De l’autre, les prévisions confirment un réchauffement entre 2,6°C et 4,8°C à la fin du siècle si les émissions de gaz à effet de serre continuent au rythme actuel. Face à ces risques, le texte proposé par Ségolène Royal fixe de grands objectifs. Mais quels moyens prévoit-elle pour les réaliser ?

On consulte sur le titre de la loi mais pas sur son contenu

Tout avait pourtant bien commencé. Un débat national, décentralisé dans les régions et piloté par un « Conseil national » [Le Conseil national du débat sur la transition énergétique] s’est déroulé de novembre 2012 à juillet 2013. « Plus de 100 000 personnes ont contribué aux débats territoriaux, rappelle Anne Bringault, porte-parole de la coordination des ONG, jointe par Basta !. Mais au lendemain de la synthèse (détaillant 15 enjeux pour la transition énergétique, ndlr), toute l’équipe du cabinet ministériel est partie sans regarder ce qui a été fait. Ils réécrivent à partir d’une feuille blanche. » Contacté par Mediapart, le ministère de l’Écologie assume : « Il n’a jamais été dit que la loi serait un copié-collé in extenso du débat. » 

Résultat ? D’abord annoncée à l’automne 2013, la présentation du projet de loi n’a cessé d’être remise à plus tard. « Depuis un an, il ne s’est rien passé, confiait Thierry Salomon, président de l’association négaWatt, quelques jours avant la présentation du projet. On ne sait pas ce qui va sortir du chapeau, c’est le fait du prince. ». Ségolène Royal a bien tenté de relancer l’esprit « participatif », via Twitter : une opération de com’ pour changer le nom de la future loi, l’appellation « transition énergétique » étant jugée trop absconse. Au choix : « Loi pour la libération des énergies », « horizon durable » ou bien encore « désirs d’énergies nouvelles » (sic). Le choix s’est finalement porté sur un titre relativement long et les grandes lignes du projet de loi, dévoilées sous forme de dossier de presse, ont fait l’objet d’arbitrages serrés jusqu’au dernier moment. « Le projet de loi apparaît comme un patchwork inachevé de mesures intéressantes (obligation de rénovation thermique, droit à l’initiative des territoires…) et d’autres insuffisantes voire dangereuses (remise en cause des tarifs d’achat pour le solaire et l’éolien, absence étonnante de soutien fort aux transports collectifs…) » commente l’association négaWatt.

L’administration aux abonnés absents

« Il n’y a pas eu d’appropriation du débat par l’administration », regrette par ailleurs Anne Bringault. Illustration avec la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), intégrée au ministère de l’Écologie, et chargée de mettre en œuvre la politique énergétique de la France. Six mois après que la synthèse du débat ait été rendue, la DGEC a invité les associations à envoyer leurs propositions pour la loi… dans les deux semaines. Comme si soudain les hauts-fonctionnaires se souvenaient qu’il existe des citoyens mobilisés !

Autre exemple avec la Direction de l’habitat, de l’urbanisme et du paysage (DHUP). Sa mission principale est l’amélioration de la performance énergétique des bâtiments neufs comme anciens. Ségolène Royal a justement annoncé vouloir faire de la rénovation thermique des logements un des piliers de sa loi. Un chantier de taille alors que le chauffage représente 70% de la consommation d’énergie dans l’habitat, et alourdit la facture des ménages. La DHUP est donc une pièce maitresse dans le programme du gouvernement qui vise à rénover 500 000 logements par an d’ici 2017. Cette direction a notamment été mandatée pour transposer une directive européenne sur le sujet [Directive 2010/31/UE du Parlement européen]. Mais un retard énorme a été pris... Faute d’effectifs ! « Le problème est qu’il n’y a physiquement personne en charge de la question, confie un professionnel. La DHUP souffre d’un manque d’effectifs, il faut absolument redynamiser cette structure ! » Deux associations, France Nature Environnement et CLER-Réseau transition énergétique, ont décidé de porter plainte auprès de la Commission européenne pour « non-respect par la France de la directive ».

Une baisse de la consommation « socialement acceptable » ?

Entre organisations professionnelles et ONG environnementales, le débat a été vif durant neuf mois. Principal point d’achoppement, l’objectif de réduire de 50 % la consommation énergétique à l’horizon 2050. Un objectif qui pourrait nuire aux industries, grosses consommatrices d’énergie, craint la Fédération nationale des mines et de l’énergie CGT. « Cette transition, pour être socialement acceptable, doit viser à offrir des alternatives vertueuses et non à imposer des dispositions contraignantes » précise le syndicat. Une position réaffirmée par la ministre de l’Écologie à plusieurs reprises lors de sa conférence de presse. « Seule la CFDT s’est associée à l’objectif de réduction de 50% des consommations car elle a compris qu’il était le seul compatible avec la division par quatre des émissions de gaz à effet de serre », observe Thierry Salomon.

Au fil des débats, des alliances se sont toutefois nouées entre ONG, collectivités locales et « éco-industries ». Quand certains dénoncent des coûts et des dépenses, d’autres voient des investissements, notamment les PME. « Nous avons par exemple rapidement compris que l’isolation, les économies d’énergie, la qualité de l’air intérieur seraient des sujets importants. Raison pour laquelle nous avons investi dans des produits ayant des liants végétaux. Nous sommes dans l’économie réelle », illustre Rodolphe Nicolle, responsable des affaires publiques à Knauf Insulation, la branche française d’un groupe spécialisé dans les laines minérales d’isolation. En septembre 2013, François Hollande a finalement tranché en annonçant une réduction de moitié de la consommation d’énergie finale à l’horizon 2050. Sans faire de cet objectif un « dogme », a t-il bien précisé...[« Energie finale, c’est ainsi que l’on désigne l’énergie que nous utilisons réellement : carburant à la pompe, électricité à domicile, fioul domestique, chaleur d’un réseau communal, etc. Cette énergie finale nous arrive après de nombreuses opérations à partir d’énergies dites primaires : le pétrole, le gaz, le charbon, l’uranium ou le bois, qu’il faut extraire, transporter, raffiner ; l’eau, le vent ou le soleil, qu’il faut capter ; l’électricité, qu’il faut produire et transporter... » Source : Monde Diplomatique]

Guerres de cabinets (ministériels)

Cet horizon est confirmé par Ségolène Royal. Mais un travail de sape est inlassablement mené par plusieurs ministères. Emmanuelle Cosse, la secrétaire nationale d’Europe écologie - Les Verts dénonce en particulier le rôle du ministre de l’Économie, Arnaud Montebourg, gagné par la fièvre des matières premières. Régler les conflits sera d’autant plus délicat que plusieurs ministres se partagent la compétence énergie. Si Ségolène Royal est en charge de « promouvoir la transition énergétique », Arnaud Montebourg concourt aussi « à la définition et à la mise en œuvre de la politique énergétique ». « C’était déjà le cas avec Philippe Martin (le prédécesseur de Ségolène Royal, ndlr), commente Anne Bringault. Les guerres entre cabinets n’ont pas cessé. »

Ségolène Royal n’a pas non plus la main sur les décisions financières qui dicteront l’ambition de la loi. Alors que le ministère du Budget réclame 50 milliards d’économies, la ministre de l’Écologie demeure vague sur le financement de la loi. « Le nouveau modèle énergétique ne coûte pas, il rapporte », se contente t-elle de préciser. Entre 10 et 30 milliards d’euros supplémentaires chaque année pourraient être cependant nécessaires selon les scénarios [Calculés par rapport au niveau actuel des investissements énergétiques (37 milliards d’euros), selon le scénario et le mix énergétique choisi, d’après les évaluations réalisées par les experts lors du débat national de la transition énergétique comme par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe).]. Pour Thierry Salomon, de NégaWatt, le jeu en vaut la chandelle : « Il s’agit de réduire notre dépendance énergétique ». Pour le pétrole, la France dépend aujourd’hui à 99 % des importations, soit 48 milliards d’euros d’importations en 2011 et à 98 % pour le gaz (11,5 milliards d’euros). Une situation d’autant plus préoccupante que ces énergies fossiles représentent près de 70 % de la consommation d’énergie finale du pays. Développer un mix énergétique et maîtriser les consommations permettraient de réduire la facture. « Les politiques n’ont pas compris que la transition était une formidable opportunité économique, et non une contrainte » insiste le président de négaWatt.

Les rénovations thermiques freinées par le lobby bancaire

Nombreux sont ceux qui rêvent de rénover leur logement impossible à chauffer l’hiver. Alors que l’éco-prêt à taux zéro instauré début 2009 est très peu développé, toute la difficulté pour la majorité des ménages est de pouvoir débourser le prix des travaux avant d’en récolter les fruits sur leurs factures allégées. Pour pallier cette difficulté, la région Ile-de-France a créé en 2013 la première société d’économie mixte dédiée au « tiers-financement » pour la rénovation énergétique, la SEM Energies POSIT’IF. Le principe est simple : le coût des travaux de rénovation thermique est remboursé progressivement grâce aux économies de chauffage qu’ils permettent. Concrètement, une copropriété signe un contrat avec cette société d’économie mixte qui coordonne la rénovation thermique de son bâtiment (toiture, fenêtres, façade…), et règle une partie des coûts aux artisans du chantier. En échange, les habitants lui versent l’équivalent de ce qu’ils ne dépensent plus en facture.

Une belle idée... Dont ne veut pas le lobby bancaire. Cette société d’économie mixte a reçu en février un courrier de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) qui accuse le dispositif de tiers-financement de contrevenir au monopole bancaire sur le crédit. L’ACPR s’appuie sur un rapport de la Caisse des dépôts et consignations, investisseur majeur dans le secteur du logement. « Les banques ont pour vocation de distribuer des crédits et, en conséquence, elles doivent rester le circuit de financement privilégié des prêts à la rénovation thermique », a notamment déclaré le président de sa filiale Climat, le 16 avril, devant la commission des finances du Sénat.

Mais encore faut-il qu’elles acceptent de prêter de l’argent en faveur des rénovations thermiques. Une partie des encours du livret A détenus par les banques doivent ainsi être réservés aux « travaux d’économie d’énergie dans les bâtiments anciens ». Problème : la Banque de France est incapable « d’apprécier le respect de cette obligation ». Dans ce contexte, les sociétés d’économie mixte peuvent-elles ou non se transformer en établissement de crédit ? En avril, les présidents des régions Ile-de-France, Nord-Pas-de-Calais, Picardie et Rhône-Alpes ont écrit à Ségolène Royal pour lui demander de sauver le tiers financement dans la loi de transition énergétique. Lors de la conférence de presse, la ministre a finalement annoncé que le projet de loi allait lever le blocage des banques opposées à ce système. Les procédures pour débloquer les éco-prêts à taux zéro seraient aussi simplifiées. A suivre.

Nucléaire : la demie-mesure du gouvernement

Le gouvernement a l’ambition de multiplier par trois la part des énergies renouvelables : 32 % de l’énergie consommée en 2030 viendrait du vent, du soleil, de l’eau ou de la biomasse (contre 11,5 % en 2011). En termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre, le projet de loi acte un objectif de - 40 % d’ici 2030 mais pour l’Union européenne seulement. L’objectif français sera quant à lui défini ultérieurement, au sein des budgets carbone prévus par la loi. La réduction de la part du nucléaire dans la production d’électricité à l’horizon 2025 sera inscrite dans la loi. Mais pas la durée de vie des centrales (40 ans) ni la fermeture de Fessenheim. « Nous ne sortirons pas du nucléaire, ce n’est pas le choix qui est fait, a déclaré Ségolène Royal. Je dirais même que c’est grâce à l’énergie nucléaire aujourd’hui, à la sécurité qu’elle apporte que nous pouvons accélérer et faire sereinement la transition énergétique. » Le ton est donné.

Comment tenir la promesse de réduire à 50% la part de l’atome dans la production d’électricité ? Pour l’instant, seul un motif de sécurité, dont l’appréciation est du ressort de l’Autorité de sûreté nucléaire, peut motiver la mise à l’arrêt d’un réacteur nucléaire. L’astuce trouvée par le gouvernement consiste à plafonner la capacité nucléaire française à 63,2 gigawatts, soit le niveau actuel. L’idée est de fixer des objectifs intermédiaires dans une Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) qui doit être adoptée dans la foulée de la loi. Cela permettrait un ajustement progressif du mix énergétique, en fermant progressivement des centrales en fonction de la montée en puissance des énergies renouvelables, en concertation avec EDF. Celle-ci devrait avoir lieu au sein du conseil d’administration du groupe dont l’État est l’actionnaire majoritaire, et non sur les bancs de l’Assemblée. « Le gouvernement laisse clairement la main à EDF sur les décisions énergétiques » dénonce Greenpeace.

« Le clivage de fond c’est la question des limites »

Interrogée sur l’évolution de la consommation de l’électricité en France d’ici 2025, la Ministre se refuse à indiquer toute trajectoire. Pour autant, le projet de loi fait la part belle aux véhicules électriques en prévoyant 7 millions de points de recharge en France d’ici à 2030. « Ma volonté est que tout le monde puisse accéder au véhicule le plus propre qui est aujourd’hui le véhicule électrique », déclare Ségolène Royal. Pérennisé, le bonus pour l’achat d’un véhicule électrique sera majoré lorsqu’il s’accompagne de la mise au rebut d’un véhicule diesel. Soutenir à outrance les véhicules électriques, sans évoquer l’aménagement urbain ou le soutien aux transports collectifs, a de quoi laisser dubitatif (voir notre enquête).

« On est encore loin du compte ! », commentent les associations. Aux yeux de Thierry Salomon, « le clivage de fond c’est la question des limites » : celles des ressources pétrolières et du climat. Or, du champs de la rareté à celui de la pénurie, il n’y a qu’un pas. « La rareté est une chance de mieux vivre demain, elle peut être pilotée ». C’est d’ailleurs ce que propose le scénario négaWatt fondé sur une trajectoire tout a fait réalisable à la condition que citoyens et politiques s’en saisissent. « A l’inverse, la pénurie subie pose des problèmes de démocratie, de non partage des richesses. La transition énergétique déborde celle des émissions de CO2, c’est un modèle sociétal ! ». Ségolène Royal a assuré que le projet de loi sera examiné à l’automne prochain à l’assemblée « si les commissions parlementaires saisies fin juillet font leur travail ». Plusieurs associations ont d’ores et déjà appelé les parlementaires à exiger des changements en profondeur du texte de loi.

* Source




"CROISSANCE VERTE", MOTS MAGIQUES, MAIS VISION CHIMÉRIQUE


Gérard Petit

L’automne approche et avec lui le débat parlementaire sur les options énergétiques du pays, mais l’échange argumentaire semble désormais figé, alors que l’essentiel reste à débattre.

Plaire et complaire

Le projet de loi gouvernemental "relatif à la transition énergétique pour la croissance verte" épouse obligeamment, sous d’autres habits, les fondamentaux des promesses électorales du candidat devenu président. Cette mise en musique finale contourne assez perfidement d’ailleurs, les dissonances initiales qui, sur le plan légal, auraient empêché une mise en œuvre.

Cette partie du programme de la campagne présidentielle avait été très largement dictée par des considérations politiciennes devant permettre d’assurer la décisive contribution écologiste. Et quoi de mieux, en pareille circonstance, que de démonétiser un nucléaire récemment rediabolisé par la catastrophe japonaise, à vaincre sans péril…

Le succès fût au rendez-vous, un peu encombrant même s’agissant des élections législatives, puisque le PS y a obtenu la majorité absolue… ce qui permet beaucoup et oblige tout autant d’ailleurs. Mais, c’était avant l’émergence des "frondes" et s’agissant de la sensible question énergétique, du nécessaire appui des députés verts, auxquels il faut bien complaire.

Légitimation

À la thèse succède donc l’antithèse, comprendre que le nucléaire apprécié jusque là comme socle de la compétitivité énergétique nationale, voit sa condition commuée, d’un coup de baguette maléfique, en fardeau légué par des prédécesseurs inconséquents.
Enfin, un gouvernement frais légitimé par les urnes allait oser s’attaquer à cette rente de situation, historiquement ancrée dans le paysage électrique et le dominant outrageusement.
Comme rien ne pousse au pied des grands arbres, il fallait donc les étêter, voire éclaircir leurs rangs, pour que puisse enfin advenir, en France, l’ère de l’éolien et du solaire PV, dont les tenants rongeaient leur frein.
Mais une fois éteints les lampions de la fête, les citoyens électeurs reprenant leurs esprits, le risque était réel qu’ils questionnassent à froid et au fond les options énergétiques qui avaient, entre autres promesses, permis la victoire de leur champion. Il fallait donc donner à ces positions de circonstances un fond de légitimité, fut-ce artificiellement.

Vox populi orientée

À ces fins, en 2013, a été organisé un Débat National sur la Transition Énergétique (DNTE pour les aficionados dotés de mémoire), exercice de démocratie participative… tous étions conviés…, censés proposer rien moins que des orientations énergétiques pour le pays.
Au regard des seules importations gazières et pétrolières (dont le coût pour la nation équivaut, hasard parlant des chiffres, à celui du déficit du commerce extérieur actuel), il était bien légitime, en effet, d’y regarder de plus près.
Mais, questionner froidement la composition de notre mix électrique, au point de focaliser à dessein les débats sur sa pertinence était stratégique si on cherchait à éviter d’autres sujets majeurs.
En résumé, les conclusions du DNTE étaient vivement invitées à ne pas contredire les prémisses électorales, au nom de la rationalité étendue à la chose politique. 
Ainsi donc, les augures du candidat devenu Président auraient vu juste puisque les conclusions du DNTE ont redécouvert les nombres guides déjà affichés, dont l’emblématique 50 % de nucléaires en 2025, chiffres ronds choisis pour sonner comme un slogan facilement mémorisable (ce qui au passage est une arme à double tranchant…).
Mais quel crédit donner à ces orientations de complaisance, "trop propres sur elles" pour peu qu’on mette en face les statistiques de consommation et des moyens crédibles de substitution ?
En réalité, ce DNTE pourtant idéologiquement marqué n’a pu identifier les pivots incontournables permettant de structurer une nouvelle donne, même si la synthèse, réalisée par des organisateurs aux ordres, a artificiellement choisi l’orthodoxie.

Commission sur commande

Dans cette même démarche de légitimation des orientations initiales, une Commission parlementaire sur les coûts du nucléaire, convoquée comme "devoir de suite" aux soupçons soulevés par le DNTE sur les vrais coûts de l’atome civil, a travaillé au printemps 2014.
La Cour des comptes s’était déjà penchée sur la question, mais sans doute pas suffisamment pour bien voir le fond du puits (requalifié en puits sans fond par les opposants) et cette commission ad hoc, réunie à l’initiative des députés écologistes, l’a invitée à revoir sa copie… ce qu’elle fit pour partie.
Toutes les parties prenantes (acteurs, régulateurs, mais aussi syndicats et organisations issues de la société civile, dont les principaux mouvements écologistes) ont été conviées, certaines plusieurs fois, pour exposer et surtout pour quantifier.
À nouveau, ce fut une instruction à charge, puisque outre les fameux "coûts cachés du nucléaire" à révéler, il fallait surtout figurer, chiffres à l’appui cette fois, l’impasse atomique nationale.
La fiabilisation et l’amélioration drastique de la sûreté des installations d’un parc vieillissant, dans un contexte post-Fukushima, y ont été présentées comme une gageure, même si on y consacrait des sommes déraisonnables, sans pour autant éliminer un risque inhérent.

Verte fortune

C’est donc sur des bases refaçonnées que se tiendra le débat parlementaire qui conduira au vote d’une loi présentée, par ses promoteurs mêmes, comme l’un des marqueurs idéologiques du quinquennat.
Les jeux semblent donc faits, en particulier pour le secteur électrique, le DNTE et la Commission parlementaire ayant outrancièrement été focalisés sur les enjeux qu’il porte, bien que représentant moins de 20 % de l’énergie consommée en France.
Pour le reste, c'est-à-dire l’essentiel de ce qu’il faudrait faire en matière de réorientation énergétique, il n’y aura que des déclarations de bonnes intentions, l’activation timorée de leviers inefficaces et dispendieux et l’affichage de ratios aussi lointains qu’irréalistes, sans doute une forme particulière du génie français.
Et pourtant, des milliards d’euros étant en jeu, il s’agit, plus prosaïquement, de la manifestation d’un opportunisme politico-affairiste exploitant un contexte d’exception. Les tenants de l’éolien et du solaire PV peuvent y pousser leur avantage au détriment d’un nucléaire qu’il faut donc réduire en proportion, la plus grande possible.
Une approche plus rationnelle, même si elle reste discutable, aurait été qu’au-delà de la mise en service de l’EPR (+ 1650 MWe), on favorise effectivement les EnR. Mais hors besoins supplémentaires de grande ampleur ni obsolescence de l’outil nucléaire actuel, il ne peut s’agir, dans l’immédiat, que de prendre la place de ce qui existe et fonctionne efficacement.

Eyes wide shut

Arguer à l’envi que le substitut éolien et solaire PV était porteur de toutes les qualités vertes et vertueuses (nationales, renouvelables…) et affirmer dans le même temps que l’avenir du nucléaire était derrière lui (ombre portée de Fukushima, doutes instillés sur la performance économique à cause des importants investissements à consentir, affichage de chiffres vertigineux pour les postes démantèlement et déchets…. ) a suffi à créer un nouveau climat, certains parlent même de prise cette conscience, c’est dire !
Sous cette avalanche d’arguments, efficacement amplifiés par les médias, comment l’opinion versatile et ses représentants suivistes, ne seraient-ils pas emportés ? 
Les connaissances des parlementaires sur ces sujets compliqués étant très relatives et le camp des EnR ayant largement diffusé des "éléments de langage", où simplismes et désinformation abondent, on risque bien de voir se dérouler des débats asymétriques.

Gulliver entravé

L’inclination naturelle à la démagogie électorale aidant, il sera plus valorisant d’être porteur des inquiétudes d’une opinion savamment travaillée que de défendre une option à contre-courant, quels qu’en soient le mérite et l’avantage pour le pays.
Au final, le nucléaire français, malgré un bilan enviable et un potentiel considérable, risque d’avoir bien peu d’avocats même parmi ses acteurs, dont certains, de plus en plus nombreux, finissent par s’interroger, la vérité n’étant pas celle qu’ils vivent ou ont vécu, mais ce qu’on leur en dit.

Tout ce qui précède, campagne électorale, DNTE, Commission parlementaire, a bien préparé le terrain d’autant qu’EDF le premier concerné ne peut donner son avis sans risque de créer immédiatement un court-circuit avec sa tutelle. Mais EDF se trouvant être également le champion national du soleil et du vent et exportant son savoir-faire au-delà des frontières… il est clair que le message aurait été brouillé.

Certes, les représentants d’EDF, responsables opérationnels et syndicats (dont FO, remarquable !) et son Président, se sont exprimé à plusieurs reprises devant les comités Théodule précités. Mais ces échos de la vraie vie qui auraient dû être écoutés avec attention se sont dilués dans le flux logorrhéique des oppositions convoquées pour leur faire pièce, dans le grand relativisme ambiant où désormais, tout se vaudrait.

Prémices faussées

Les groupes d’opposition au nucléaire, très organisés, actifs, réactifs, tout comme les "citoyens concernés" des préaux de la démocratie participative, prétendent parler au nom de la majorité silencieuse et sont, es qualité, les interlocuteurs très écoutés des parlementaires... On ne peut donc guère espérer de justes pesées d’une balance dont le fléau est faussé.

Mais le pire n’est jamais sûr et ici et là, des voix continuent de se faire entendre, L’OPECST (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques) a pris position certes circonspecte, mais sans ambiguïté, entre bien d’autres, des professionnels du secteur nucléaire portent témoignage et appellent à ne pas lâcher la proie pour l’ombre. Si on peut brûler ce qu’on a adoré, l’inverse est évidemment difficile, une bonne raison pour ne pas précipiter l’irréversible.

*Source 



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