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Dimanche 19 novembre 2017
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LA MORALE CIVIQUE À L'ECOLE -

LA MORALE CIVIQUE À L'ECOLE


Une bonne idée ou un marronnier ?



Par metamag
mis en ligne le


L'Education nationale nous ressort son marronnier : marseillaise, drapeau, et morale laïque comme si l'injonction idéologique suffisait pour la persuasion civique. On oublie ici que pour que nul n'impose ses croyances comme des savoirs, il ne doit pas imposer non plus ses savoirs comme des croyances, savoirs qui sont en plus devenus tout à fait relatifs en pleine mondialisation. Au lycée, les élèves devraient plutôt apprendre que celui qui a raison n’est pas celui qui crie le plus fort, mais celui qui démontre le mieux. Ils devraient surtout apprendre la confrontation des idées, le libre débat et résister ainsi à toute émotion médiatique. Mais, pour cela, il leur faut aussi exposer les théories les plus contradictoires. Ce qu'il faut et beaucoup le disent ici et là, c'est donc une culture philosophique. Les élèves en plus la réclament à la condition qu'elle soit pratique et qu'on ne leur récite pas le cosmopolitisme de Kant ou la tolérance spinoziste à coup de fatwas laïcardes. 
L'école est sinistrée. Elle ne manque pas seulement de professeurs mais aussi de surveillants-éducateurs car le vivre-ensemble ne s'apprend pas que dans les classes mais aussi dans la cour de récréation par toute sorte de rituels scolaires qui ont été volontairement délaissés. La Ministre semble vouloir formater avant tout chose alors que seule l’acquisition d’une culture exigeante de la part de ses professeurs pourra éviter le désastre vers lequel on s'achemine. Il faut renforcer la part des « humanités » mais des humanités actives, artistiques comme la peinture, la musique, le théâtre loin de la stupidité des programmes actuels conçus comme un savoir austère, encyclopédique totalement abscons et inutile. 
Seules, la littérature et l’art permettent de développer la capacité d'empathie à l'égard de l’autre. Il faut repenser la formation des enseignants et les programmes mais de fond en comble jusqu'à la notion même d'emploi du temps. Mais voilà, les proviseurs veulent gérer et avoir la paix dans leurs bureaux et les professeurs rentrés au plus vite chez eux. Alors on se rassure : la morale laïque, « Sors tes papiers et sois Charlie » fera l’objet d’une discipline à part entière et sera notée. On l'attend depuis deux ans. L'instruction civique existe depuis plus de dix ans. Faire la morale à l'école quand les puissants eux-mêmes n'ont plus de morale. Quelle drôle d'idée tout de même ! En attendant, on redécoupera les cartes scolaires dans une grande politique anti-apartheid de repeuplement, comprenez d'éparpillement campagnard de la "racaille". En somme, les banlieues étaient jusqu'alors circonscrites : elles seront généralisées. ML.


LES BONNES RAISONS D'ENSEIGNER UNE MORALE LAÏQUE


Martine Verlhac

Tout en parcourant de manière critique quelques-uns des arguments récemment avancés pour récuser le projet d'enseignement de la morale laïque à l'école, Martine Verlhac se demande pourquoi ce projet apparaît de manière si ambiguë. En quoi serait-il « inadapté », et à quoi au juste ? Est-il nécessairement moralisateur et autoritaire de vouloir enseigner la morale, dans la mesure où, de manière laïque, il s'agit d'exposer les conditions qui rendent possibles la vie en commun et par voie de conséquence toute instruction en tant qu'elle dépend de la vie scolaire ? On pourrait bien avoir besoin d'un enseignement de la morale qui aurait pour but non point de chercher une fondation doctrinale, mais au contraire la mise entre parenthèses de toute fondation de ce type pour déterminer les conditions minimales de la vie en commun.


En bons philosophes nous pourrions penser que la proposition de Vincent Peillon, ministre de l'Education Nationale, d'instaurer un « enseignement de morale laïque » met à mal trop de distinctions fondamentales que la philosophie pose légitimement pour que nous puissions y acquiescer.

On ne pourrait d'abord enseigner la morale car elle relèverait de l'éducation qu'il faut distinguer de l'instruction laquelle serait la seule du ressort de l'Ecole. Corollairement on ne saurait instruire que de ce qui relève du droit sous la forme de l'instruction civique par exemple car ce dernier qui nous contraint sous le régime de l'hétéronomie serait codifié en lois et réglements que l'on peut se proposer de faire connaître, alors que la morale par laquelle nous nous contraignons sous le régime de l'autonomie concernerait nos fors intérieurs et ne saurait sans risque d'autoritarisme idélogique, être enseignée.

Balayons quand même la distinction convenue aujourd'hui entre « morale » et « éthique » (1) qui relève d'une disqualification de la morale jugée illégitimement édifiante, forcément idéologique. L'éthique, sollicitée soit comme plus authentique que la morale disqualifiée comme faiblesse de caractère selon une posture nietzschéenne bien convenue elle aussi, soit comme simple technique déontologique, semble plus convenable pour des hommes émancipés de leurs anciens tuteurs. Demandons-nous si cette distinction ne tient pas seulement parce que nous avons été sournoisement gagnés par un libéralisme économique qui a besoin de noyer tout sentiment moral dans « les eaux glacées du calcul égoïste »  : l'émancipation certes bienfaisante de nos anciens tuteurs nous ferait croire que la morale, en tant qu'elle s'imposerait malgré tout en nous, serait la chose la plus incroyable du monde ou un reste de dépendance que les esprits forts que nous sommes devenus devraient récuser. Dans cette perspective on pourrait enseigner une éthique qui s'en tiendrait plus ou moins à une technique.
Il est vrai par ailleurs que la morale conçue comme obéissance à soi-même, autonomie, peut être conçue soit comme fondée sur la compréhension de la nécessité, l'intelligence ou bien comme raison pratique, de l'ordre d'une foi. Et l'on n'a pas à trancher doctrinairement sur ce qui demeure une problématique philosophique. La morale ne pourrait faire l'objet d'un enseignement que comme exposition critique des systèmes éthiques dans l'enseignement philosophique.

Ayant pris acte de ces distinctions légitimes ou discutables, posons-nous la question de savoir s'il est néanmoins possible de concevoir un enseignement d'une morale laïque. 

D'emblée nous prendrons le parti de ne pas faire à Vincent Peillon le procès d'intention de vouloir renouer avec un projet autoritaire comme le fait Ruwen Ogien (2) selon une position que nous appellerons libertarienne. En toute rigueur ce que l'on appelle le libertarianisme est une idéologie qui avance la liberté individuelle comme valeur indistinctement morale, sociale et économique et qui justifie solidairement un « anarchisme » moral et sociétal et l'ultra-libéralisme économique. Or Ruwen Ogien attaque le projet de Vincent Peillon parce qu'il accuse ce dernier de préférer un projet moral conservateur au règlement de l'injustice économique et sociale. Nous ne ferons pas ce procès à Vincent Peillon. Il appartient bien à un courant socialiste qui depuis 83 en France s'est adapté à l'ultra-libéralisme à son corps plus ou moins défendant et à des degrés divers. Mais la nécessité pour lui d'en appeler à un redressement moral et spirituel, pour contradictoire qu'il soit à nos yeux avec l'anarchie ultra-libérale que le parti socialiste n'a pas vraiment décidé de combattre est pour nous le signe d'une contradiction à utiliser. Lorsque Ruwen Ogien fait à Vincent Peillon le procès d'« un projet autoritaire totalement inadapté », qu'entend-il par adaptation? Le libertarianisme conteste en fait toute morale au nom d'un libéralisme des mœurs auquel il nous somme de nous adapter contre « l'ordre moral ». Mais en confondant la nécessité invoquée par Peillon de poser le problème moral avec un contenu forcément « moralisateur », Ruwen Ogien ne rejoint-il pas les libertariens qui récusent toute régulation aussi bien morale et sociétale qu'économique comme attentatoire au droit naturel de chaque individu ? La difficulté de la question morale est, nous l'avons vu, que nous devons nous considérer comme autonomes depuis que nous sommes sortis de l'élevage des théologiens et des tuteurs patentés qui voulaient nous considérer comme mineurs. Mais si la question de la morale et de son enseignement paraît aujourd'hui si ambigüe c'est que sous l'influence idéologique des libertariens on veut bien confondre autonomie et ultra-libéralisme. C'est peut-être le secret de la confluence étonnante entre un Luc Chatel traitant Vincent Peillon de pétainiste et de ceux qui à gauche craindraient que l'enseignement de la morale relève forcément de l'ordre moral. Etrange rencontre entre le lieutenant d'un Sarkozy qui préférait naguère le prêtre à l'instituteur et ceux pour lesquels l'instituteur ne saurait se commettre en l'institution morale des enfants et des jeunes gens.

Mais admettons qu'il y ait, à côté de combats idéologiques de mauvaise foi, une perplexité de bonne foi à l'annonce du projet d'enseigner la morale laïque à l'école. Elle reposerait sur la conviction que l'enseignement aurait à charge d'instruire quand l'éducation morale ayant pour rôle d'inciter à des comportement relèverait de la seule sphère privée. Or je reprendrai ici l'argumentation de Jacques Nadal dans la discussion qui s'est instaurée entre les professeurs de philosophie : « Si l'instruction dont les professeurs de philosophie ont la responsabilité est théoria et s'énonce à l'indicatif  […] le rôle pratique de la morale serait d'inciter les élèves à adopter un modèle de comportement - sociabilité, respect des autres sans exclusive de quelque nature, respect de soi-même,- sans lequel l'acquisition des connaissances est un vain mot » (3). Il n'y aurait donc pas à confondre les deux. Et même si l'on pense un peu différemment que l'instruction peut s'énoncer de façon plus problématique en ouvrant les esprits aux controverses auxquelles donnent lieu non seulement les questions dont traite la philosophie mais encore les autres disciplines qui ne sont pas exemptes de problématicité, on la distinguerait du rôle pratique de la morale. Et le caractère laïque de l'enseignement de la morale consisterait, selon les termes de Jacques Nadal, en « une neutalisation, une mise entre parenthèse des fondements métaphysiques possibles (ou réels) du modèle de conduite transmis par l'enseignement moral. La morale laïque serait la réduction à un vécu commun, condition sine qua non de l'enseignement et de l'apprentissage  ». Dès lors nous n'aurions pas à faire entrer en concurrence l'instruction par laquelle nous transmettons des connaissances plus ou moins problématiques, mais sur lesquelles l'accord des savants et des enseignants s'est faite, et l'enseignement d'une morale laïque qui va proposer l'exposition des  conditions qui rendent possibles la vie en commun et par voie de conséquence toute instruction en tant qu'elle dépend dela vie scolaire.

Nous savons bien que l'instruction a été mise à mal depuis longtemps et qu'il convient de la refonder. Que Vincent Peillon parvienne réellement à nous proposer une refondation de l'instruction et de l'Ecole au travers de la consultation qu'il a engagée et qui devrait aboutir à une loi d'orientation est une chose dont nous pouvons discuter et sur laquelle nous devons  nous engager. Il y a hélas des raisons de douter que nous allons pouvoir rompre avec les réformes de droite et de gauche qui, précisément fondées sur l'indulgence à l'égard de divers groupes de pression sous couvert d'« ouverture »  et sur la conversion à l'ultra-libéralisme et à ses injonctions, ont détruit l'instruction. Je n'y reviendrai pas ici parce Catherine Kintzler a écrit à ce sujet un texte je pourrais contresigner et auquel je renvoie (4). Or ces doutes, même s'ils doivent nous engager à exiger une vraie discussion sur ce point, ne sont pas selon moi propres à remettre en cause la nécessité d'un enseignement laïque de la morale. [ Haut de la page ]

Il y a ici d'abord des raisons générales : la morale nous fait rencontrer dans l'éducation l'antinomie entre l'autonomie qui la définit et l'éducation qui y amène mais peut la dénaturer. Car si l'éducation est destinée à former la moralité, comme à donner aux futurs citoyens le sentiment d'appartenir à une communauté fraternelle ses moyens privilégiés font la plupart du temps appel à la sensibilité et à des motifs extra-rationnels (5). Elle peut nous renvoyer de façon discutable à des cercles obscurs d'appartenance. Il y a peut-être même une antinomie toujours présente et insoluble entre l'instruction  et l'éducation. Mais l'Ecole n'a-telle pas toujours eu à apprendre aux individus à se déprendre de leurs attachements premiers spontanés et souvent aveugles, à surseoir à leur sensibilité qui les oppose forcément à celle des autres, à l'enthousiasme qui empêche souvent la connaissance ? Or croire que l'instruction peut par elle-même avoir ces effets, c'est oublier la puissance des affects psychiques comme sociaux. C'est sans doute parce qu'ils les avaient pris en compte que ceux qui instituèrent l'Instruction publique avaient promu un enseignement de la morale.

Venons-en aux raisons et circonstances du moment : notre époque serait-elle supérieure à la société dans laquelle Jules Ferry et ses compagnons républicains instituèrent l'Ecole ? L'idéologie ultra-libérale qui sous couvert d'autonomie conditionne les esprits serait-elle moins à craindre que l'idéologie religieuse et patriarcale qui les conditionnait encore malgré le triomphe politique de la République ? Et d'ailleurs l'Ecole, comme l'ensemble de la société, ne rencontre-t-elle pas aujourd'hui les divers intégrismes sur son chemin ? Nous voyons bien qu'ici il ne s'agit pas seulement du désordre de la banlieue que le sociologisme relativise en le renvoyant à des conditions qu'il faudrait améliorer, mais bien partout, en des formes sui generis, de l'empire d'un ultra-libéralisme qui renvoie chacun à un egotisme démesuré, à une mise en concurrence effroyable et à des modèles obscurs d'adaptation aux diktats des marchés finaciarisés sous couvert de « compétence », de rentabilité sous couvert d'« évaluation », de flexibilité sous couvert de «  projet ». Et nous voyons bien que l'Ecole, prise comme le reste dans cette idéologie, a été contaminée au lieu qu'on aurait dû justement en faire le lieu où se défaire des préjugés de l'économie financiarisée qui ont infesté toute la vie. Dès lors les professeurs, comme les parents - lorsqu'ils résistent à ce modèle - sont souvent impuissants devant la barbarie qu'induit ce modèle agonistique. Nous voyons bien aussi que l'Ecole est souvent en état de faiblesse devant les injonctions communautaristes et les lubies des familles. D'où l'enjeu, si nous ne  voulons pas transformer à terme l'Ecole en un camp retranché, de faire admettre un enseignement qui propose d'instituer des individus auxquels on proposerait de surseoir aux addictions et adhésions qui les emprisonnent dans leurs seules  « sensibilités ». Et au lieu qu'on laisse un certain libéralisme pédagogique accompagner le narcissisme culturel (6) qu'entretiennent les lobbies qui ont fait aussi de l'école un marché, au lieu de céder au diktat des motivations du nouvel individu ultra-libéral qui sera la proie de toutes les sollicitations, il se peut qu' on ait besoin d'un enseignement de la morale qui aurait pour but non point de chercher une fondation doctrinale, mais justement la mise entre parenthèses de toute fondation de ce type, pour déterminer « les conditions minimales de la vie en commun » - je reprends ici encore J. Nadal. Par là d'ailleurs il se peut qu'en nous proposant d'instituer des individus qui pour ce faire apprendraient à se déprendre de toutes ces motivations obscures auxquelles on les renvoie, les professeurs se réinstituent eux-mêmes comme éducateurs. Ce serait finalement une condition pour que les professeurs puissent instruire et pour aider les parents à élever leurs enfants.

Notes  
1 - C'est un point de vue que je partage avec celui que développe Robert Maggiori dans son article « La morale, ni lieux ni maître» ( Libération, 4 septembre) dont je ne partage pas les conclusions.
2 - Libération 4 septembre, Interview de Ruwen Ogien par Willy de Divin, sous le titre  « C'est un projet autoritaire totalement inadapté ».
3 - Je remercie Jacques Nadal pour la communication de ce texte inédit.
4 - Voir sur ce blog L'école de la République : refondation ou réforme ?
5 - Je renvoie ici à ce qu'en dit Catherine Kintzer dans son Condorcet, l'instruction publique et la naissance du citoyen, Paris : Folio-Essais 1987, chapitre VIII en particulier.
6 - Nous ne pouvons ici développer la question de la rencontre des réformateurs pédagogistes de l'Ecole qui ont rencontré curieusement les projets du libéralisme économique. Je renvoie sur ce point aux analyses de deux livres dont je ne partage pas forcément toutes les thèses, mais qui me semblent particulièrement pertinents sur ce point, le livre de Jean-Claude Michéa, Le complexe d'Orphée et le livre de Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux, La nouvelle école capitaliste.

Source : Mezetulle Blog-revue de Catherine Kintzler




C’EST UN PROJET AUTORITAIRE, TOTALEMENT INADAPTÉ


Willy Le Devin*

Ruwen Ogien, philosophe et directeur de recherche au CNRS, critique la proposition du ministre : Connu pour ses travaux de philosophie morale, Ruwen Ogien réagit pour Libération au débat sur la morale laïque initié par Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale, dans le Journal du dimanche.

Qu’est ce que la morale ? La définition que Vincent Peillon livre de la morale laïque est-elle satisfaisante au plan philosophique ?
Dans son entretien au JDD, le ministre de l’Education nationale, Vincent Peillon, envisage l’enseignement de la morale laïque de la façon suivante. Il concernerait la «connaissance des règles de la société, du droit, du fonctionnement de la démocratie, mais aussi toutes les questions que l’on se pose sur le sens de l’existence humaine, sur le rapport à soi, aux autres, à ce qui fait une vie heureuse ou une vie bonne». Il précise un peu plus loin que la République doit dire «sa vision de ce que sont les vertus et les vices, le bien et le mal, le juste et l’injuste».

 
Tous ceux qui s’intéressent à la question savent que ce projet n’est pas vraiment nouveau et n’a rien de particulièrement progressiste. Depuis un siècle, en effet, tous les ministres de l’Education nationale, de droite comme de gauche, ont eu le projet pompeux de faire revenir la morale à l’école, sauf pendant une courte période qui a suivi Mai 68. Mais tous ont échoué pour des raisons qui n’ont rien d’accidentelles. C’est un projet autoritaire, complètement inadapté dans sa forme à l’évolution de nos sociétés, et confus du point de vue du contenu philosophique.

La lecture faite par Vincent Peillon du concept de morale n’est-t-elle pas réductrice ?
Puisque le ministre de l’Education nationale est aussi philosophe professionnel, parlons de ce contenu. Dans ses propos, il ne distingue pas la question du juste et celle du bien, division qui est pourtant au centre de tous les débats en philosophie morale depuis Kant.

La question du juste concerne nos rapports aux autres : dans quelle mesure sommes-nous respectueux, équitables, etc. ? La question du bien est différente. Elle est celle de savoir ce qu’on va faire de soi-même, du style de vie qu’on veut mener, du genre de personne qu’on doit être, des ingrédients de la vie «bonne» ou «heureuse». Faut-il être un épargnant raisonnable ou un flambeur ? Un aventurier des mers ou un chercheur qui passe sa vie en laboratoire ? Un hétérosexuel engagé dans un projet familial ou un échangiste bisexuel qui n’a aucune intention de se fixer ? Un lève-tôt qui essaie d’en faire le plus possible ou un lève-tard qui essaie d’en faire le moins possible ?

On peut concevoir un certain accord entre tous les citoyens sur le juste. C’est plus difficile à envisager pour le bien personnel. En tout cas, il faut, je crois, commencer par séparer ces deux questions, ce que le ministre ne semble pas vouloir faire, pour des raisons qu’il ne donne pas.

N’y a-t-il pas également une confusion entre morale et moralisme ?
Sur la question du bien personnel, c’est-à-dire celle de savoir ce qu’est une «vie bonne» ou une «vie heureuse», il y a des désaccords parfaitement raisonnables. C’est l’accord qui serait irrationnel, et assez déprimant aussi, au fond. Nous tenons à la diversité des styles de vie. Le moralisme consiste à privilégier une vision du bien personnel. Tout programme qui prétend imposer aux élèves une certaine vision de ce bien au détriment des autres est moraliste selon ce critère. Par conséquent, le projet de Peillon comme il a été présenté jusqu’à présent (et avant que la commission qu’il a mise en place délivre ses conclusions) est moraliste, même si le ministre de l’Education nationale rejette évidemment cette qualification.

L’école est-elle le bon lieu pour débattre de morale ?
Dans l’école démocratique, laïque et pluraliste, il est légitime d’instaurer une instruction civique , dont l’objectif est d’enseigner le fonctionnement des institutions politiques et de transmettre certaines connaissances pour favoriser la coexistence entre personnes aux conceptions du monde divergentes. Mais la légitimité d’une éducation morale obligatoire, dont l’ambition serait de nous engager envers une certaine conception du bien, de la vie bonne ou heureuse, est beaucoup moins évidente. On reconnaît aux familles et à certaines associations le droit d’éduquer les jeunes dans le sens d’une religion plutôt qu’une autre. Mais pas à l’Etat démocratique, laïque et pluraliste. Il devrait en aller de même pour la vision du bien. En proclamant que l’école doit s’occuper du bien et du mal, des valeurs communes, de la vie bonne ou heureuse et pas seulement du juste et de l’injuste, lorsqu’il proclame que l’Etat doit donner sa «vision du bien», le ministre prend le risque de porter atteinte au respect du pluralisme moral, un principe aussi important, pour nos démocraties, que le respect du pluralisme religieux.

Ce qui me préoccupe le plus, finalement, c’est que ce projet de «faire revenir la morale à l’école» dépasse les clivages politiques. Or, il repose sur une idée profondément conservatrice : le principal problème qui se poserait à nos sociétés ne serait pas l’existence d’un système économique et social profondément injuste, mais l’effondrement des valeurs morales. En affirmant que la France a besoin d’un «redressement moral», avec des accents réactionnaires embarrassants pour tous ceux qui voudraient soutenir ce gouvernement, Vincent Peillon montre à quel point la pensée conservatrice est devenue hégémonique dans les esprits, même à gauche. Mais finissons sur une petite note optimiste : l’aspect positif de ce programme, c’est qu’il n’a aucune chance d’être réalisé.

* Interview réalisé pour Libération

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