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Dimanche 19 novembre 2017
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LE VOTE OBLIGATOIRE -

LE VOTE OBLIGATOIRE


Pour ou contre ?



Par metamag
mis en ligne le


De nombreuses propositions de lois ont déjà été déposées pour rendre le vote obligatoire. Pour l'heure, l'obligation de voter s'applique uniquement pour les élections sénatoriales, les grands électeurs qui s'abstiennent sans raison valable étant condamnés au paiement d'une amende très symbolique de 4,57 €. Plusieurs pays ont rendu le vote obligatoire. C'est le cas pratiquement dans toute l'Amérique latine, par exemple au Pérou. En Europe, on peut citer notamment la Belgique, où le vote obligatoire est inscrit dans la Constitution depuis 1893 ou encore le Luxembourg, depuis 1924. Hors d’Europe, on peut  encore citer l’Australie ou l’Egypte qui a prévu une amende de plus de 60 euros pour les électeurs n’ayant pas voté. 
Le débat sur l’obligation du droit de vote en France est ancien. Il a souvent précédé - un bon signe peut-être? - les époques révolutionnaires. Il oppose toujours deux conceptions du rôle de l’électeur : celui de « l’électeur-droit » et celui de « l’électeur-fonction ». Alors, finalement, à vous de trancher: pensez-vous vraiment que le vote obligatoire soit envisageable et même souhaitable en France ? Michel Lhomme.


POURQUOI IL FAUT RENDRE LE VOTE OBLIGATOIRE


Louis-Georges Tin, président du CRAN*

« Vite, vite, vite ! Allez les jeunes ! la clôture des listes électorales, c’est le 31 décembre. Allez les jeunes, il faut vous inscrire ! ». Hélas, les jeunes ne s’inscrivent pas. Et même quand ils sont inscrits, ils ne votent pas. Ah, ma bonne dame, l’abstention. C’est terrible. Elle ne cesse d’augmenter. Eh oui, que voulez-vous ! Ah, autrefois... Mais aujourd’hui. Hélas !

Chaque fois, à l’approche du 31 décembre, une même urgence : «  les jeunes, il faut s’inscrire  ». Chaque fois, après les élections, une même complainte : «  l’abstention progresse  ».  Et puis, on tourne la page, et on s’en fiche. Tout cela n’est-il pas un peu hypocrite ? Tout le monde le dit : l’abstention est un fléau. Mais que fait-on pour s’y opposer concrètement ? Rien. C’est le bal des hypocrites.

Ainsi, pour les législatives, en France, en vingt ans, l’abstention a augmenté de 20 points en 20 ans. Or, les enquêtes le montrent clairement : ce sont les plus défavorisés qui votent le moins. Ils ne votent pas parce qu’ils pensent que les politiques ne s’intéressent pas à eux ; les politiques s’intéressent peu à eux parce qu’ils savent que les plus défavorisés ne votent pas. Le cercle vicieux, le cycle infernal est enclenché.

Jusqu’en 1848, en France, le suffrage était censitaire. Seuls votaient ceux qui avaient du bien. Rien de tel aujourd’hui. Tout les citoyens peuvent voter. Mais en réalité, les plus défavorisés ne votant guère, nous vivons dans une république où se développe un suffrage censitaire non pas de jure, mais de facto. Cela n’est pas sans conséquence sur la vie politique. Le gaullisme social a été balayée par la droite bling bling, amie des milliardaires. A gauche, le Parti Communiste est plus faible que jamais, et le Parti Socialiste est tenté de se recentrer, en se présentant avant tout comme un bon gestionnaire. En d’autres termes, la question sociale est en déshérence.

En ce sens, l’abstention n’est pas seulement un problème civique, c’est aussi un problème social. Si le peuple s’exprimait davantage, si les plus pauvres votaient en masse, les orientations politiques s’en trouveraient sans doute infléchies en un sens plus favorable aux plus démunis. En tout cas, elles seraient plus légitimes, quelles qu’elles soient. Or aujourd’hui, la sphère politique est globalement discréditée, à tort ou à raison, ce qui nourrit l’extrême droite. Reflux des politiques sociales, montée de l’extrême-droite, voilà les deux maux qui caractérisent notre temps. Avec la crise, ces deux phénomènes se trouvent évidemment renforcés.

Surreprésentés parmi les populations défavorisées, souvent mis en cause par les partis d’extrême-droite, toujours prompts à chercher des boucs émissaires, les noirs de France sont doublement concernés par cette crise sociale et citoyenne. Mais le problème concerne tous les Français qui croient encore à la démocratie et à l’égalité. A la déréliction des jeunes de banlieue fait écho celle des jeunes du monde rural, dont on ne parle jamais, et qui se demandent si, pour se faire entendre, ils devront désormais tagger les vaches, ou peut-être mettre le feu à cet épouvantail, au loin, dans le champ de maïs. Au bout du compte, ils glisseront progressivement dans le silence ou la violence, dans l’abstention ou dans le vote Front National. 

Il est temps d’enrayer cette spirale du désespoir. Le CRAN fait campagne pour qu’on mette en place le vote obligatoire. Cette mesure existe en Grèce, en Belgique, au Brésil, en Bolivie, en Australie, par exemple. Et en France aussi ! Mais uniquement pour les grands électeurs, qui s’expriment lors des sénatoriales. Pourquoi ne pas l’étendre à toutes les élections ? Evidemment, nous entendons d’ici les objections : le droit de vote est une liberté, dont on peut user, ou non. Pourquoi transformer la liberté en contrainte ? N’avons-nous pas assez d’obligations tous les jours, sans en rajouter une de plus ? 

Nous répondons ici : le vote n’est pas seulement un droit. C’est aussi un devoir. Y renoncer, se résigner à cette montée de l’abstention, c’est contribuer à la lente et progressive agonie, à laquelle nous assistons tous les jours. Par ailleurs, l’obligation n’est pas forcément contraire à la liberté. Depuis les débuts de la troisième République en France, l’école est obligatoire. Est-ce un obstacle à la liberté ? Non. Au contraire. Cette obligation permet de former les enfants, et d’en faire des citoyens responsables. Si l’école républicaine, qui constitue la formation du citoyen, est obligatoire, pourquoi le vote républicain, qui constitue l’expression du citoyen, ne pourrait-il lui aussi être obligatoire ? Bref, le vote obligatoire, c’est comme l’école obligatoire, c’est la République. 

En ce sens, s’opposer au vote obligatoire, c’est rester prisonnier d’une vision libérale des choses, en se contentant d’une citoyenneté formelle, où tout les citoyens sont officiellement égaux devant le droit de vote. Mais il n’en est rien puisque, justement, les populations les plus défavorisées sont les plus éloignées des urnes. Evidemment, que les plus défavorisés ne votent pas, il se peut que cela arrange certaines personnes, notamment les partisans des philosophies ultra-libérales, qui font semblant de croire qu’il suffit d’inscrire un principe dans la loi pour qu’il soit inscrit dans la réalité. Or il n’en est rien. Il faut que le peuple, dans son ensemble, retrouve le chemin des urnes. Désormais, le vote obligatoire permettra de passer de la citoyenne formelle à la citoyenne réelle.

Par ailleurs, sans doute faudrait-il en même temps ouvrir le débat sur la prise en compte du vote blanc, car si les citoyens doivent voter, mais ne veulent pas voter pour celles et ceux qui se présentent, il faut que cette position soit comptabilisée, et non pas laissée de côté, ou confondue même de manière indistincte avec les votes nuls. Enfin, il faudrait par la même occasion faire oeuvre de pédagogie, pour expliquer la nécessité du vote en général.

Evidemment, qui dit obligation dit sanction. Nous ne l’ignorons pas. Nous croyons qu’il faut ouvrir le débat sur ce point. Nous n’avons pas de position arrêtée là-dessus. Il faut évidemment exclure les pénalités financières, qui reviendraient à faire payer les plus pauvres -une fois de plus. Il faut aussi exclure les pénalités civiques, qui retirent des droits, au lieu d’en octroyer davantage. Nous croyons qu’il faut ouvrir le débat là-dessus. Quoi qu’il en soit, le CRAN a réalisé un sondage récemment avec TNS Sofres. La question posée était la suivante : « Pour lutter contre l’abstention aux élections, certains proposent de rendre le vote obligatoire en France. Vous-même, quelle est votre position par rapport à une telle mesure ? » Il apparaît que 57% des Français sont plutôt ou tout à fait favorables à cette mesure, autant à droite qu’à gauche. C’est le premier sondage en France sur le sujet. Le résultat est tout à fait encourageant.

Voilà une idée neuve dans la campagne. Nous invitons les politiques à s’en saisir !

*Conseil Représentatif des Associations Noires de France

Source



CONTRE LE VOTE OBLIGATOIRE ET LA DOMESTICATION DE L’ÉLECTEUR


Jérémie Moualek*

Pour "refonder le lien civique", le président de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, préconise l'instauration du vote obligatoire. Une fausse bonne idée selon l'universitaire Jérémie Moualek. Pour lui, vouloir "mettre les électeurs à marche forcée" relève d'une bien curieuse "conception de la démocratie".

Le rapport « Libérer l’engagement des Français et refonder le lien civique » présenté mercredi matin par Claude Bartolone (président de l’Assemblée nationale) à François Hollande préconise une idée supposée neuve : le vote obligatoire !

Déjà promu le 18 mars dernier par les écologistes dans le cadre d’une proposition de loi, le vote obligatoire est en réalité une vieille rengaine que les politiques aiment ressortir de temps à autre. Ainsi, pas moins de 53 propositions de loi visant à introduire le vote obligatoire ont été émises depuis la IIIe République, dont quatre depuis 2002 !

Dépassant ce qu’il semble rester du clivage gauche/droite, l’idée séduit ceux qui pensent qu’elle aurait des vertus civiques… En réalité, le vote obligatoire ne lutterait pas contre l’abstention, il la supprimerait ! Cela signifierait alors que le problème n’est pris que dans un sens, en incombant la responsabilité du manque de participation politique à l'électeur plutôt qu'aux gouvernants. Dès lors, s’intéresser davantage aux symptômes qu’aux causes pourrait mener à la production d’un faux remède à la crise de légitimité des élus (dont ils sont plus coupables que victimes) : un piètre placebo qui ne ferait pas longtemps illusion…

Et, c’est la conception même du rôle de l’électeur (et de l’élection) qui serait alors remise en question.

En effet, le vote obligatoire constituerait une forme d’achèvement de la domestication de l’électeur conduite depuis les prémisses du suffrage universel. L’uniformisation de l’acte de vote réalisée par ce qui constitue nos bureaux de vote aujourd’hui (isoloirs, urnes normalisées,…) et par la mise en place d’instruments (bulletins imprimés standardisés, touches sur les machines à voter) à la pauvreté expressive assumée (qui fait que plus une opinion est complexe, plus elle est « censurée ») fait déjà que le citoyen se doit de répondre positivement aux attendus normatifs qui pèsent sur lui au cas où il souhaite exprimer son opinion. L’ajout de l’obligation supplanterait même toutes ces dispositions et rendrait obsolète la carte d’électeur que nous connaissons et sur laquelle il est inscrit : « Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique ». Le vote obligatoire changerait tout simplement le sens du vote : il en ferait un devoir bien davantage qu’un droit.

Enfin, certains se rassurent en espérant qu’ainsi le vote blanc (toujours pas comptabilisé dans les suffrages exprimés) pourra obtenir la (vraie) reconnaissance que les électeurs qui en usent méritent. Mais le vote blanc d’aujourd’hui ne serait pas celui de demain. Phénomène politique croissant depuis le début des années 1990, le vote blanc est « le droit de choisir de ne pas choisir » qui s’inscrit – dans le même temps – dans une volonté de ne pas renoncer à voter malgré la possibilité (pour ne pas dire « liberté ») donnée à l’électeur de le faire. L’obligation – là encore – changerait la signification (en mêlant des électeurs « volontaires » et des électeurs craignant de payer une amende s’ils n’effectuaient pas leur acte électoral) et donc la portée potentielle du vote blanc… Dès lors, le vote blanc de demain risquerait de devenir l'abstention d'aujourd'hui : une « masse » presque indéfinissable dont pourront se servir les élus pour décrédibiliser le pourcentage obtenu...

Destinée initialement à faire de l’individu un citoyen-électeur « libre », l’élection l’a finalement rendu libre d’être obligé de choisir (puisque le vote blanc n’a jamais été pris en compte), avant, en cas de vote obligatoire, de le rendre libre d’être obligé de… voter ! Sacrée conception de la démocratie que de mettre les électeurs à marche forcée !

*chercheur en sociologie politique (Centre Pierre Naville – Université d’Evry). Il poursuit actuellement une thèse sur le vote blanc et nul.

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