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Dimanche 19 novembre 2017
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LA RÉFORME DU COLLÈGE -

LA RÉFORME DU COLLÈGE


Néfaste ou bénéfique ?



Par metamag
mis en ligne le


La réforme Peillon-Hamon-Vallaud Belkacem n’a rien à proprement parler de révolutionnaire. Elle n'est que le dernier fruit bien entamé de quarante années du pédagogisme destructeur, qui s’est épanoui sous les gouvernements de gauche comme de droite et qui donne les résultats que nous avons sous les yeux. La Droite n’a jamais été capable idéologiquement de poser les bases d’une véritable refondation de notre système d’éducation. Nonobstant, les faits sont têtus. Les démissions de professeurs, les difficultés de recrutement, la médiocrité de résultats au baccalauréat pourtant surévalués attestent de l’ampleur grandissante et alarmante des difficultés de l’institution scolaire. Curieusement, l’ascenseur social n’a jamais aussi mal fonctionné que sous la domination du pédagogisme absurde, de l’obsession égalitariste du collège unique.
 
Une école condamnée à avoir une révolution de retard ? C’est ce que laisse en effet craindre la confrontation des débats français sur le collège à la vision des experts internationaux quand on interroge ces derniers sur ce que sera l’école de demain. Aux yeux des spécialistes mondiaux de l’éducation, l’école telle qu’on la connaît aujourd’hui sera enterrée. Pour 71 % d’entre eux, le professeur ne sera bientôt plus celui qui dispense la connaissance, mais un simple guide qui aide les élèves. Pour 83 %, les programmes auront laissé place à des contenus individualisés. Le cours traditionnel devant la classe devrait disparaître. Pour 43 %, les apprentissages seront principalement fournis par les plates-formes en ligne. C'est la révolution de l'informatique. Or, l'Education nationale française en est encore à chasser Internet dans ses bibliothèques, à censurer des sites sur l'intranet scolaire, à produire des chartes informatiques plus liberticides les unes que les autres et à acheter du matériel obsolète.  Or, du sociologue Edgar Morin au philosophe Noam Chomsky ou à la petite poucette de Michel Serres, l'école sous cette forme, nous dit-on, n'existera plus demain. 

Utopie, fantasme, réalité ou pensée magique selon Bill Gates lui-même ? Chacun sait en tout cas que la « classe » ne fonctionne pas. La tendance à l’individualisation des enseignements imprègne à des degrés divers les enseignements. La réforme envisagée sera-t-elle néfaste ou bénéfique ? Telle est la question.ML


RÉFORME DU COLLÈGE : UNE POLÉMIQUE QUI CHOISIT MAL SA CIBLE


Bernard Girard, enseignant en collège

Des cris au loup, qui se trompent de cible : c’est la curieuse impression que laisse la polémique entretenue ces dernières semaines autour de la réforme du collège et, accessoirement, des programmes d’histoire. Un peu comme si l’enseignement des Capétiens directs, des batailles napoléoniennes ou du grec ancien l’emportait en priorité sur la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales à l’école. Une confusion qui, indéniablement, en dit long sur la société qui l’entretient.

Vrai scandale : ségrégation sociale à l’école

Deux nouvelles enquêtes – « Grande pauvreté et réussite scolaire », « L’école de la réussite pour tous » – sont venues confirmer cette spécificité bien française : le rôle accablant joué par le milieu social dans la réussite scolaire des élèves.

Passées presque inaperçues dans le tumulte médiatique autour de la réforme du collège, elles démontrent une nouvelle fois à qui veut bien l’entendre – mais qui le veut vraiment ? – que son fonctionnement fait de l’école française l’une des plus inégalitaires qui soient. François Jarraud en récapitule les principaux enseignements, sur Le Café pédagogique :

« Près de 1,2 million d’enfants vivent dans des familles qui ne touchent que 60% du revenu médian français. […] En France, la situation sociale des parents impacte le plus les résultats scolaires. »

Une situation qui ne fait que s’aggraver :

« Le système d’éducation français est plus inégalitaire en 2012 qu’il ne l’était neuf ans auparavant et les inégalités sociales se sont surtout aggravées entre 2003 et 2006 […]. En France, lorsque l’on appartient à un milieu défavorisé, on a clairement aujourd’hui moins de chances de réussir qu’en 2003. »

Le constat se renforce encore pour les élèves issus de l’immigration qui « sont au moins deux fois plus susceptibles de compter parmi les élèves en difficulté » :

« La proportion d’élèves issus de l’immigration se situant sous le niveau 2 en mathématiques lors du cycle Pisa 2012 ne dépasse pas 16% en Australie et au Canada, mais atteint 43% en France […]. »

Comme le rappelle Véronique Soulé, toujours sur le site du Café pédagogique, la corrélation entre milieu socio-économique et résultats scolaires s’observe tout spécialement à l’entrée et à la sortie du collège :

« A la rentrée 2014, on a compté 15,8% de fils d’ouvriers qui arrivaient avec du retard au collège alors qu’ils n’étaient que 3,4% de fils de cadres. […]

Toujours à la rentrée 2014, les fils d’ouvriers étaient 28,2% à avoir du retard à leur entrée en troisième contre 10,2% des fils de cadres. Si l’on prend les enfants d’inactifs, on atteint 41% pour les garçons et 35% pour les filles. »

Fausse polémique : réforme du collège

Bref, l’école de la République en prend à son aise avec les grands principes dont elle est par ailleurs si fière et, au vu de ce constat, on pourrait comprendre les furieuses critiques qui lui sont adressées d’un peu partout ces derniers jours.

Sauf que... Politiques, éditorialistes ont poussé des cris d’orfraie sur « le naufrage de la nation » et ses auxiliaires, « les naufrageurs de l’école », « le massacre des innocents », « nos enfants sacrifiés », « la forfaiture », « la barbarie », etc. Une énumération délirante mais qui, significativement, ne porte en rien sur l’injustice fondamentale de l’école mais sur un très marginal projet de réforme du collège.

Alors qu’on s’accommode fort bien et depuis toujours d’un échec scolaire massivement en rapport avec la condition sociale des élèves et du rôle de sélection arbitraire que joue le système éducatif dès l’entrée au collège – ce que d’aucuns qualifient de méritocratie républicaine –, on sombre dans l’hystérie médiatique autour de timides mesures avancées dans le cadre d’une loi d’orientation, dont il faut rappeler au passage qu’elle a été votée par le parlement et, à une large majorité (51 voix pour, 25 contre), par le Conseil supérieur de l’éducation.

L’échec scolaire pour les pauvres, ce n’est pas un problème mais avec l’accompagnement personnalisé, les projets interdisciplinaires, une seconde langue vivante pour tous les élèves plutôt que pour quelques-uns, une approche renouvelée pour enseigner le latin et le grec, la France sombre dans l’apocalypse.

Programmes scolaires et pensée magique

Indépendamment de la composante purement politique qui alimente en partie la contestation – toucher à l’ordre scolaire, c’est toucher à l’ordre social –, la controverse surréaliste qui accompagne le projet de réforme du collège met en évidence une sorte de paresse éducative qui vient presque systématiquement s’intercaler entre le discours et la réalité des choses dès qu’il est question, en France, d’éducation. Comme l’école, devrait, à elle seule, être la réponse à tous les maux de la société et la garantie d’un avenir meilleur, toute modification, même la plus ténue, à un fonctionnement perçu par habitude comme étant la norme, alors qu’il n’est qu’une tradition, est considérée comme une menace.

Une constatation qui se vérifie tout spécialement pour l’enseignement de l’histoire, tant les imprécations adressées aux changements de programme, pourtant minimes, paraissent décalées, hors de proportion avec le quotidien d’une salle de classe. C’est vraiment tout ignorer de l’enseignement, et de la nature humaine, que d’imaginer qu’il suffirait de quelques heures de cours sur l’humanisme ou sur les Lumières – outre que ces questions ne disparaissent pas des nouveaux programmes, en dépit des assertions de mauvaise foi – pour construire des personnalités critiques et tolérantes, voire pour assurer l’avenir d’une civilisation, comme on a pu l’entendre. Ou encore que la citoyenneté et la solidarité sortiraient comme par enchantement de la chronologie des rois de France ou des faits et gestes de quelques « grands personnages »… quand bien même les frères Kouachi ont appris cette histoire et aussi, probablement, à chanter « La Marseillaise ». Parce qu’elle fait partie des programmes.

Comme toujours dans le débat éducatif en France, les outrances verbales – et celles de ces dernières semaines resteront probablement dans les annales – accompagnent une sorte de pensée magique par laquelle la société et le monde des adultes cherchent à éviter d’autres remises en cause.

Source



LA MISE Á MORT DE L'ÉCOLE RÉPUBLICAINE


Jean-Pierre Le Goff*

Propos recueillis par Régis Soubrouillard, journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales

Sociologue, Jean-Pierre Le Goff critique la nouvelle réforme des collèges qu'il voit comme l'aboutissement d'un long "processus de déconstruction de l'école républicaine avec le développement du pédagogisme et de la psychologisation dans l'enseignement". Autant d'entreprises de "modernisation" de l'école que l'auteur de "La Barbarie douce" dénonce depuis les années 90.

Marianne : La réforme du collège portée par Najat Vallaud-Belkacem n'en finit pas de susciter la polémique. Les cours de latin, de grec et les classes bilangues vont être supprimés. Dans les nouveaux programmes d'histoire, la chronologie est abandonnée, l'enseignement de l'islam devient obligatoire tandis que le christianisme médiéval et les Lumières sont optionnelles. Que vous inspirent ces réformes très critiquées parmi les professeurs, dans les milieux intellectuels, mais qui semblent également susciter la méfiance chez les parents ?
Jean-Pierre Le Goff : Je suis pour la défense de ces langues car l’héritage grec et romain est essentiel à la connaissance de notre civilisation européenne, il en va de même pour l’héritage chrétien et les Lumières. En histoire, l’effacement de la chronologie au profit des thèmes relève d’une démarche semblable : l’inscription dans une temporalité historique, dans un temps long, s’efface au profit d’approches thématiques et transversales à plusieurs entrées qui rabattent tout sur le même plan. Le récit historique global tend à s’effacer au profit de récits pluriels et discontinus. La thématique de la « transversalité » et de la « pluridisciplinarité », alors que les connaissances de base des jeunes élèves font souvent défaut, me paraît une aberration. Elle ne peut que renforcer la confusion et la superficialité ambiantes. Tout cela ne date pas d’aujourd’hui, mais cette réforme du collège m’apparaît comme une sorte de paroxysme d’un processus de déculturation dont on a encore du mal à prendre la mesure.

C’est-à-dire ?
Le mouvement que je décrivais dans La Barbarie douce est en train d’aboutir. Cette réforme du collège s’inscrit dans un processus de déconstruction de l’école républicaine et signe sa mise à mort avec le développement du pédagogisme et de la psychologisation dans l’enseignement qui s’est institutionnalisée depuis les années 1980 où il fallait déjà « mettre l’élève au centre » et « apprendre à apprendre ». Et encore, Claude Allègre et ceux qui le soutenaient – que j’ai beaucoup critiqués à l’époque –, n’avaient pas grand-chose à voir avec les « petits idéologues » incultes, moralistes et bien-pensants qui gravitent autour de Najat Vallaud-Belkacem et se servent de l’école pour tenter d’instaurer un « meilleur des mondes » à leur mesure. Une des clés pour comprendre ce qui se passe depuis trente ans réside dans le croisement entre une culture post-soixante-huitarde abâtardie et une « modernisation » qui consiste à adapter l’école à la mondialisation. D’où ce mélange curieux de thèmes soixante-huitards d’origine libertaire avec un langage managérial et ses multiples méthodologies et boîtes à outils. Cette sous-culture s’est développée et s’est reproduite par le biais de multiples stages de formation avec sa nouvelle langue de bois ou plus précisément « de caoutchouc » ; elle a envahi l’école comme l’ensemble des sphères d’activité. Impossible désormais d’échapper à l’« évaluation des compétences » au « contrat d’objectif », au « contrat partagé » au « parcours personnalisé »... L’« autonomie », la « responsabilité », le « savoir-être » sont devenus des leitmotivs d’un nouveau modèle de bon comportement, auxquels s’ajoutent désormais la « citoyenneté », le « vivre-ensemble », la « chasse aux stéréotypes », le « développement durable » et une kyrielle de bons sentiments qui couvrent les pratiques les plus diverses et servent d’argument d’autorité dans les débats. C’est le règne de la confusion et de l’inculture qui s’affirme comme tel au plus haut sommet de l’État.

Cela vous étonne-t-il de voir la gauche achever ce processus ?
La gauche a joué depuis les années 1980, il faut le dire, un rôle d’avant-garde dans la déstructuration culturelle. N’ayant plus de projet ni de vision de l’avenir, elle a surfé sur les évolutions problématiques de la société et du monde, tout en affirmant qu’elle n’avait pas changé. Une partie des parents d’élèves et des syndicats, avec le ministère, a appuyé et suivi ce mouvement avec l’idée du « droit à la réussite pour tous » qui remplace l’effort et le mérite, la nouvelle pédagogie tenant lieu d’« outil-miracle ».

On a reporté sur l’école un ensemble de problèmes que les politiques et la société se sont montrés incapables de résoudre : emploi, socialisation, lutte contre les incivilités et les violences… Les réformes, les décrets, les circulaires se sont empilés au fil du temps, faisant de l’enseignement une mission et un métier impossibles. La finalité essentielle de l’école s’est érodée, les exigences et la qualité du contenu de l’enseignement ont été de fait « secondarisées » et revues à la baisse. Il existe encore de beaux restes ici ou là qui dépendent de la façon dont des responsables et des enseignants conçoivent leur mission et leur métier. Mais le modèle d’ensemble de l’école républicaine est en train de partir en morceaux. L’enseignement structurant et de qualité est et sera de plus en plus réservé à une élite qui abandonne déjà l’école publique. La gauche n’a cessé de dénier le problème au nom d’une lutte contre les inégalités qui a versé dans la démagogie et l’égalitarisme. Elle renforce au contraire les inégalités et délaisse la formation des élites issues du peuple, qui est une des missions essentielles de l’école républicaine.  

La ministre de l’Education justifie régulièrement sa réforme par la nécessité de développer chez les enfants les « compétences du monde actuel ». Vous n’êtes pas sensible à ce type d'arguments ?
Au nom d’« ouverture » et de « modernité », on entend tout simplement adapter l’école à la « mondialisation » actuelle, c’est-à-dire à un monde des plus chaotiques et à une période critique de notre histoire. Désormais, le souci est que les élèves ne « s’ennuient pas à l’école » et les nouvelles technologies de l’information et de la communication exercent une véritable fascination, au détriment des fondamentaux que sont l’écriture, la lecture et le calcul. On met à bas les missions fondamentales de l’école républicaine que sont l’enseignement d’un contenu structuré de connaissances, le recul réflexif, la formation de l’autonomie de jugement qui renvoient à une certaine conception de l’homme et du citoyen et qui sont essentiels pour faire face aux nouveaux défis du présent. 

On est en train de préparer des générations de bavards, capables de parler superficiellement de beaucoup de choses, tout en n’étant plus structurés de l’intérieur par une culture humaniste qu’on a mis en morceaux et que l'on a recomposée en compétences étroitement adaptatives. Les études que j’ai menées sur le management montrent, au contraire, que la différence en matière d’excellence dans ce domaine renvoie précisément à une éducation première structurante et à une solide culture générale. C’est sur cette base que l’acquisition de compétences directement opérationnelles et d’outils peut ensuite se faire et produire des effets. On fait tout l’inverse. On « fétichise » les méthodologies et les « boîtes à outils » les plus divers et on dénature la culture générale.

Avant les attentats de Charlie Hebdo, le débat sur l’école portait sur la question assez superficielle des ABCD de l’égalité, mais après les attentats, on a cru brièvement que l’école pourrait redevenir un enjeu politique majeur. Or la question n’est en rien le rôle de l’école mais une énième refonte des programmes au nom de la pédagogie…

Il faut prendre la mesure du décalage des idéologues et des responsables de l’Éducation nationale avec la réalité. Avant les attentats de janvier, la lutte contre les « stéréotypes sexués ancrés dans l’inconscient collectif » et la suppression des notes pour les remplacer par des couleurs occupaient leur esprit… Une morale de bons sentiments liée à une vision angélique des droits de l’homme, le féminisme et l’écologie transformées en nouveau moralisme tiennent de plus en plus lieu d’instruction morale et civique. Pendant un court moment, on a pu effectivement croire que l’Éducation nationale allait changer de discours et de pratiques. Les grandes déclarations générales et généreuses sur la République, le discours incantatoire sur l’« esprit du 11 janvier » ne peuvent masquer la réalité d’une déstructuration de l’école et du terreau éducatif qui ne date pas d’aujourd’hui. 

La « refonte des programmes » est un pis-aller, en même temps qu’il prolonge ce processus de déstructuration. Nous sommes arrivés à un point limite où le discours sur la modernisation et les réformes qui s’entassent ne sont plus crédibles et audibles par une bonne partie de la population, ce qui n’empêche pas les responsables de faire comme s’il n’en était rien. On ne s’en sortira pas par une « énième réforme » en continuant à charger l’école de multiples objectifs. C’est l’ensemble du système éducatif et de l’enseignement qui est à reconstruire, comme cela s’est fait au lendemain de la guerre, autour de grands axes que sont la socialisation, le développement de l’apprentissage et de l’enseignement professionnel, la culture générale qui allie les connaissances scientifiques et techniques avec une claire définition de l’enseignement des « humanités » aujourd’hui, en redonnant toute sa place à la littérature, à l’histoire, à la philosophie... C’est cet ensemble qu’il s’agit de rendre clair et cohérent, ce dont se montrent incapables les nouveaux idéologues de l’Éducation nationale.

 * Jean-Pierre Le Goff est sociologue, auteur notamment de La Barbarie douce et de Mai 68. L’héritage impossible (La Découverte). Dernier ouvrage paru La fin du village. Une histoire française (Gallimard)

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