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Par: Yves Montenay le 27/11/2015


Merci pour cette analyse. Comme d'habitude, « rien ne naît de rien ». Et puis, en creux, cela évoque certains problèmes français.
 Il est dommage que l'étude ne se poursuive pas jusqu'à aujourd'hui, où l'on est dans une situation quasiment inverse avec la disparition assez rapide des jeunes et des adultes.
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DE L’ÉTAT SOCIAL JAPONAIS - Entre art du consensus et contrôle social

DE L’ÉTAT SOCIAL JAPONAIS


Entre art du consensus et contrôle social




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L’historiographie marxiste nippone a longtemps laissé croire que la formation de l’état social nippon serait récente et concomitante à l’apparition d’une citoyenneté politique solide et durable. Bernard Thomann, professeur d’histoire du Japon à l’Institut des langues et des civilisations orientales, fait la preuve, dans son livre « La naissance de l’état social japonais » de l’antériorité des politiques sociales modernes et détermine leurs débuts comme une conséquence directe de l’ouverture du pays en 1854.

Le choc politique, social et culturel est immense : la société Japonaise se trouve soumise à la concurrence internationale, aux dangers des grandes pandémies qui déciment la population (en particulier le choléra, typhus, rougeole, variole et syphilis et plus tard la grippe dite « espagnole ») et à la domination étrangère. Pour redevenir une puissance militaire et économique, le Japon doit se moderniser et développer un outil militaire performant, et pour parvenir à ces fins, la population est progressivement perçue comme une richesse et un facteur de puissance.
 
Les pouvoirs publics vont, dans un premier temps, démanteler les mécanismes féodaux d’assistance et de protection et leur substituer un appareil administratif centralisé (autour du ministère de l’Intérieur) et de portée globale reposant sur des conceptions morales néo-confucéennes de gouvernance vertueuse et une vision libérale de la pauvreté et de l’assistance. Aux sociétés d’entraide financière aux paysans pauvres, associations professionnelles, corporations et autres sociétés de bienfaisance essentiellement locales succède une politique d’assistance individuelle au niveau national.
 
Les premières politiques d’hygiène et l’outil statistique ont été poursuivies selon une logique policière et bio-politique visant préférentiellement la population ouvrière, fer de lance du développement industriel, plutôt que les populations marginalisées. Les politiques d’hygiène en particulier (eisei en japonais ou protection de la vie : 衛生) reposent sur la défense et la protection de l’individu, à savoir une idée de rejet de l’impureté biologique, de police des individus et un pouvoir sur le corps et la vie des habitants. C’est l’époque durant laquelle les pouvoirs publics et les milieux universitaires se penchent également sur la question de l’eugénisme. Ce faisceau de réflexions aboutirent à la mise en place progressive d’une hygiène d’une réglementation du travail et de la santé. La condition ouvrière contribua à un éveil à la citoyenneté politique par le truchement de hauts fonctionnaires, travailleurs sociaux et de courageux journalistes qui, à la fin du XIXe siècle notamment, parvinrent à réfuter les déni éhontés par des patrons peu scrupuleux de l’existence d’une pandémie de tuberculose d’origine professionnelle au sein de la population ouvrière du textile .
 
Pas à pas émerge une « démocratie impériale » ou « démocratie Taishô » (période du règne de l’empereur Taishô, 1912-1926) qui du point de vue social se traduit notamment par une avancée des assurances sociales, du droit à l’assistance et des valeurs consuméristes. Cette orientation résulte pour partie de la volonté des vainqueurs de la Grande Guerre, et en premier chef des États-Unis, de promouvoir le libre-échange et la paix par une égalisation des conditions de vie et de travail à l’échelle planétaire, ce qui a marqué une étape supplémentaire dans le processus qui a conduit à ce que l’on appelle aujourd’hui la Globalisation (et non point la « mondialisation » qui la précède et lui sert de fondement). C’est dans ce contexte internationaliste que le Japon adhère à l’Organisation internationale du travail et que se développe le syndicalisme ouvrier ; un syndicalisme ouvrier (en incluant le parti communiste nippon) dont les aspirations révolutionnaires sont rapidement éradiquées et canalisées : si consensus il y a, il doit venir d’en-haut.

Lorsque survient la crise économique mondiale de 1929, les pouvoirs publics vinrent à réfléchir sur les moyens de relancer les exportations japonaises, et c’est de cette absence de débouchés, qu’est née l’idée de conquérir ceux-ci par la force. Redoutant une dégénérescence de la population, les militaires se sont immiscés dans les débats sur la question sanitaire et sociale. Un courant d’officiers radicaux agrariens et spiritualistes (faction de la « voie impériale ») fut néanmoins supplanté par la faction dite « du contrôle » qui parvient à lancer un plan de modernisation de l’armée dont les objectifs sociaux sont la mobilisation générale de la population pour une guerre d’expansion. 

De ce contexte singulier naîtra le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales (1938). La politique sociale des années de guerre s’est nourrie d’une critique radicale du capitalisme libéral et favorisa la floraison de réformes des salaires, de l’habitat urbain et impulsa un net progrès de l’assurance sociale : les populations prolétaires encadrées par un système corporatiste centré sur l’entreprise, connurent une élévation de leur condition inconnue auparavant, même si celle-ci interrompit jusqu’en 1945 la citoyenneté sociale idéale esquissée pendant l’entre-deux-guerres.

Si le Japon reste une puissance mondiale, elle doit pour beaucoup aux réformes sociales entreprises depuis l’ère Meiji : la principale richesse du Japon, ce sont bel et bien les Japonais. 
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